Une vague de froid frappe le nord de l’Inde ces jours-ci, le mercure est descendu sous zéro dans certaines régions un peu plus au nord qu’ici. À Jaïpur, il n’a pas fait plus de 17C en plein jour. C’était certainement la journée la plus froide depuis que je suis en Inde.
À Delhi, des enfants dont les familles ont été déplacées vers des tentes pour que la Railway Authority (la compagnie de chemin de fer) puisse poursuivre la construction d’une ligne de chemin de fer (si j’ai bien compris), sont morts de froid au cours des derniers jours, ce qui crée un scandale dans les médias indiens.
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Mais le vent froid n’est pas le seul vent qui souffle sur l’Inde ces jours-ci. Il y a aussi celui du changement.
Depuis plusieurs jours, je veux traiter de la situation politique à Delhi. Je me retiens pour ne pas trop embêter mes fidèles lecteurs…
Mais ça devient trop important et fascinant en même temps. Alors je me lance.
Au début du mois de décembre, les électeurs du territoire de la capitale indienne, Delhi (qui, comme les six autres territoires de l’Inde ne fait partie d’aucun des 29 États ) ont participé aux élections qui visaient à renouveler l’assemblée législative. Chez nous, ce serait l’équivalent des élections québécoises. Le Parti du Congrès (celui de la famille Nehru-Gandhi, présidée par Sonia Gandhi, la veuve de l’ancien premier ministre assassiné Rajiv Gandhi) était au pouvoir depuis une quinzaine d’année. Depuis 15 ans, la Chief Minister (CM), l’équivalent de notre première ministre, s’appelle Sheila Dikshit, une femme politique aguerrie de 75 ans, plusieurs fois ministre, dans le passé, au sein du gouvernement central de l’Inde. Une femme influente, très influente.
En 2011, comme dans plusieurs pays sur la planète, l’Inde a connu des manifestations importantes en faveur de la lutte à la corruption, de la lutte à la pauvreté et du changement. Un des leaders de ces manifestations était Anna Hazare, un homme que plusieurs ici comparent à Gandhi mais qui ne s’est jamais lui-même approprié cette qualité.
Il y a huit mois, un nouveau parti a été créé, l’AAP, l’Aam Aamdi Party. Ce parti a pour objectif de faire évoluer l’Inde vers la modernité en laissant derrière elle la culture de corruption et de privilèges qui, malheureusement, nuit grandement à la capacité du pays de se réformer.
En Inde, tout est question de privilèges. La fonction, au travail, est souvent liée à un statut. Avec ce statut viennent les bénéfices, certains sont peu importants et se calculent en argent, mais ils peuvent aller jusqu’à la voiture de fonction, ou l’appartement. Un exemple? Hier, sur l’autoroute, il y avait un poste de péage. Juste avant d’y arriver, on pouvait voir un immense panneau vert qui indiquait toutes les catégories de personnes qui N’AVAIENT PAS à payer. On en dénombrait 32 différentes…
Bref, tout le monde se plaint de cette situation parce que celles et ceux qui en tirent avantage sont beaucoup moins nombreux que celles et ceux qui en souffrent. On a vu en Inde, au cours des 30 dernières années, l’émergence d’une classe moyenne. Ces gens sont éduqués, ils ont de bonnes jobs et constituent une force politique non négligeable. On dit qu’ils sont près de 300 millions de personnes. L’Inde compte 1,2 milliard d’habitants.
Ce sont ces gens, souvent jeunes, qui commencent à pousser pour que l’Inde se réforme. Ce sont ces gens qui commencent à s’organiser politiquement parce qu’ils en viennent à se convaincre qu’ils peuvent faire changer les choses dans leur pays.
Ce sont ces changements que l’AAP a proposé aux citoyens de Delhi. L’AAP est née il y a huit mois à peine. Anna Hazare a d’ailleurs dénoncé la fondation de ce parti en disant que tous les partis sont corrompus. Mais ça n’a rien changé.
Les politiciens traditionnels n’ont pas vu venir la vague qui s’est abattue sur eux. Personne ne pouvait imaginer qu’un aussi jeune parti, il n’a que huit mois, puisse réussir à obtenir un nombre important de votes. Aujourd’hui, pourtant, à Delhi, le Parti du Congrès est en déroute. Majoritaire à l’Assemblée législative avant les élections, il n’a plus que 8 sièges. Même Sheila Dikshit a été battue. C’était impensable il y a quelques semaines à peine.
L’AAP n’est pas majoritaire à l’Assemblée. C’est le BJP (nationalistes hindou) qui a obtenu le plus de sièges, mais pas suffisamment pour gouverner. L’AAP, qui souhaitait rester dans l’opposition a dû accepter de former le gouvernement, avec le soutien du parti du Congrès. (Dans les journaux, on dit que ce fut fait malgré l’opposition déclarée de Sheila Dikshit, très en colère…)
Mais l’histoire intéressante commence vraiment à ce moment-ci.
Samedi, le nouveau gouvernement a été assermenté. La coutume, comme dans plusieurs pays, veut que les nouveaux élus aient tout de suite à leur disposition voitures et appartements de fonctions. Or le nouveau CM, Arvind Kejriwal, a annoncé que ses ministres n’auraient ni voitures ni appartement de fonction. On comprend qu’il veut frapper l’imagination des masses avec des symboles très forts. Ce ne sera sûrement pas facile à vivre, les ministres ne peuvent quand même pas se promener en rickshaw…
Mais le vrai symbole, celui qui a frappé les Indiens de partout sur le territoire, est cependant venu la journée même : le CM s’est rendu à l’assermentation en métro! Il faut connaître l’Inde pour imaginer comment le peuple a réagi à ce geste qui, de chez nous, peut paraître banal, mais ici est lourd de sens. Les gens sont enthousiastes. Les sondages indiquent que la cote de popularité du nouveau CM a plus que doublé depuis le soir des élections! (D’où l’appui des députés du Parti du Congrès réélus qui ne sont pas fous…)
Les photos dans les médias étaient incroyables : des milliers et des milliers de personnes l’ont accompagné dans le métro.
La nouvelle a fait le tour de l’Inde. L’AAP se répand sur tout le territoire à grande vitesse. On annonce chaque jour la formation d’équipes dans les différents États en vue des élections générales indiennes du printemps 2014. Les grands partis ne savent pas vraiment comment réagir. Rahul Gandhi, qui deviendra en janvier le candidat du Parti du Congrès au poste de premier ministre de l’Inde, fait des déclarations pour dénoncer la corruption et annoncer sa détermination et celle de son parti à engager une lutte sans merci. Sonia Gandhi a même dénoncé un gouvernement d’État, pourtant formé par son propre parti dans l’État du Maharashtra, qui refuse une enquête sur une histoire de corruption,.
Il est trop tôt, beaucoup trop tôt pour tirer des conclusions ou prévoir que la grogne générale donnera vraiment à l’AAP autre chose que quelques sièges au Lok Sabha, le Parlement indien. Mais les médias indiens semblent assez unanimes à considérer que l’Inde est peut-être au début d’une nouvelle période de son histoire.
Fascinant, merci pour cet éditorial. Sylvain suit les événements avec intérêt dans les médias: tu imagines son enthousiasme à te lire et l’envie qu’il aurait d’en parler avec toi.
Tu es notre reporter et analyste préféré.
Avec admiration et amitié,
Dominique.