Le train quittait la gare de New Delhi à 6h25 ce matin. Une grande gare qui bourdonnait déjà d’activité lorsque je suis arrivé vers 6h. Dans le compartiment qui m’était attribué un homme avec qui rapidement la conversation s’est engagée. Une conversation qui a duré tout le long du parcours, un voyage de cinq heures entre Delhi et Gwalior, 360 km plus au sud. Une conversation passionnante avec ce pilote de l’Indian Air Force, originaire de Derha Dun mais posté à la base aérienne de Gwalior.
Il m’a présenté sa perception , sa lecture de l’Inde moderne. Une Inde dans laquelle la loi ne peut seule réussir à garantir la paix sociale dans ce pays en bouillonnement qui compte plus de 1,3 milliards de citoyens. Il m’a rappelé l’extraordinaire capacité d’adaptation des gens de ce pays, leur résilience aussi et leur volonté de contribuer au succès de l’Inde et à son développement. Il disait, très justement, qu’aucune loi ne peu atteindre ce résultat. Il en avait pour exemple la situation qui se vit dans le pays actuellement. Le 8 novembre dernier, le gouvernement a déclaré que les billets de 500 et de 1000 roupies n’avaient plus cours. Ces billets, qui correspondent à nos 10$ et nos 20$ mais dont le pouvoir d’achat est beaucoup plus élévé, représentent 86% de toute la monnaie disponible dans le pays. Il s’agit d’une mesure visant à combattre l’économie souterraine. Les gens avaient un mois pour ramener les vieux billets à la banque pour les échanger contre de nouveaux billets. Certaines personnes ont du justifier les montants disproportionnés qu’ils avaient en leur possession et payer des sommes importantes en impôts. Le gouvernement, à partir de maintenant, encourage les transferts de fonds électroniques à partir des comptes de banques pour pouvoir normaliser l’économie. En passant, très rapidement, les cerveaux indiens se sont mis à l’oeuvre pour créer des applis incroyables pour permettre cette nouvelle économie sans papier monnaie. Depuis le 8 novembre, il n’y a littéralement plus d’argent dans le pays. C’est un vrai défi pour tout le monde (y compris les touristes!). Mais la vie continue, les gens appuient dans l’ensemble la mesure et même si le petit commerce a ralenti, il n’y a pas eu d’émeutes ou de grandes manifestations. Pendant ce temps, les guichets automatiques sont vides et quand ils ne le sont pas, les files s’allongent à leur entrée. La situation devrait redevenir normale d’ici un mois.
Bref, un bon exemple de ce qu’avance le pilote rencontré ce matin.
Nous avons également parlé d’éducation dans un pays où la survie personnelle, et on entend ici une réelle survie qui permet de manger deux repas par jour, est un moteur de motivation à réussir à l’école. Avec aussi ses effets pervers, dont un nombre inquiétant de suicides d’élèves chaque année et une pression terrible sur les jeunes. Ces données sont particulièrement vraie dans la classe moyenne qui compte maintenant plus de 400 millions de personnes en Inde. La réussite des grands examens est une obcession qui touche toute la famille de l’élève dont le statut sera rehaussé lors de succès ou diminué en cas d’échec. Il faut simplement imaginer qu’on publie la liste des meilleurs du pays. Une centaine d’élèves sur 200 millions d’étudiants du secondaire. Mais l’éducation est la clé de la mobilité sociale. Le meilleur étudiant de l’Inde en 2016 était en fait une étudiante du Bihar, l’État le plus pauvre de l’Inde, et dont le père conduit un tuk-tuk pour gagner sa vie.
Une chance, cette rencontre. Une chance qu’on espère qu’elle pourra se renouveler au cours du voyage. Mais je parie que ce pilote, rencontré dans ce compartiment de 1ère classe ce matin et qui me citait le Traité de Wesphalie, traité de 1648 qui met fin à la Guerre de Trente ans en Europe et annonce la création du modèle européen d’État-nation qui selon lui ne peut s’appliquer à l’Inde, était en fait un officier assez haut gradé… une chance.
Je te lis toujours avec grand intérêt. Je suis contente que tu fasses des rencontres extraordinaire. Les grands esprits se rencontrent!!
Quel texte intéressant!!!!….. On a l’impression d’être avec toi dans ce train!!!!
Ça aurait été le fun! Bienvenue en Inde, Marielle!
Ton pilote d’Air India a probablement lu le dernier livre de Kissinger dont le premier chapitre porte justement sur le traité de Wesphalie (une lecture plus qu’intéressante à mon avis). Il répond par ailleurs à la question que j’allais te poser sur la réforme monétaire. Dans ce cas, le mot réforme est un peu faible! Les occidentaux qui trouvent que tout change trop vite autour d’eux devraient parfois penser aux Chinois et aux Indiens (2,5 millards de gens) qui, eux, sont emportés par des changements majeurs, rapides et conséquents. Tes photos sont toujours aussi belles et intéressantes. Bonne suite de voyage.
Merci Gilles! Au plaisir de poursuivre nos conversations.