Quand les enfants changent leur monde

Il y a déjà plusieurs mois, un collègue et ami, Alexandre Lamarre, d’Avenir d’Enfants, m’avait pisté vers une organisation non-gouvernementale (ONG) indienne basée à Bhubaneswar qui travaille avec les enfants des bidonvilles pour les aider à changer leur vie et adapter les villes à leurs besoins d’enfants. Le slogan de l’ONG est « Parce que la petite enfance est importante ». J’avais pris rendez-vous avec la fondatrice, Ms Dharitri Patnaik pour cet après-midi. Je l’ai rencontré avec des membres de son équipe. ( Ms Patnaik est la personne au centre de la photo).

L’ONG, Humara Bachpan (Notre Enfance) a été créée il y a quelques années par cette femme, anciennement de l’UNICEF et de plusieurs autres ONG, pour aider à améliorer la qualité de vie dans les bidonvilles Indiens.

L’originalité de leur démarche est de travailler avec les enfants de ces bidonvilles en leur faisant prendre le leadership des démarches de changement.

Un mot d’abord sur les bidonvilles. Ce sont des installations quasi-permanentes qui deviennent généralement des communautés organisées malgré l’absence de toilettes, d’égouts, d’eau courante ou d’électricité. Ces bidonvilles sont généralement situés près des voies ferrées ou des pistes d’atterrissage des aéroports des grandes villes. Les deux bidonvilles où on m’a reçu aujourd’hui comptaient chacun entre 600 et 700 résidents. Selon les dernières statistiques indiennes, 17% de la population du pays vivent dans des conditions qualifiées « d’inhumaines », pour des raisons d’extrême pauvreté et d’insalubrité.

Je veux tout de suite indiquer que je ne suis pas allé faire du tourisme dans ces bidonvilles. J’étais motivé pour cette rencontre avec les gens d’Humara Bachpan par des raisons liés à mon travail, à mon rôle de maire et à mes responsabilités au sein du Réseau Québécois de Villes et villages en Santé que je préside actuellement; je ne savais pas qu’on me convierait à rencontrer des enfants leaders de leurs communauté, dans leur environnement et j’étais très intimidé par cette perspective.

Le travail de cette ONG est tout à fait en phase avec les démarches de développement. On commence par faire un portrait du milieu dans lequel on vit, on dresse la listes des difficultés et on fait des propositions de changement. Encore une fois, l’originalité d’Humara Bachpan réside dans le fait que ce sont les enfants qui sont conviés par les organisateurs communautaires à assumer le leadership de la démarche en leur proposant d’adapter leur milieu à leurs besoins d’enfants.

Lorsqu’ils ont terminé leur planification, pour lequel ils reçoivent évidemment le soutien de professionnels (ingénieurs, architectes ou urbanistes), ils rencontrent les membres de leur communauté, les aînés et leurs propres parents, pour leur présenter leurs projets d’aménagement. Puis ils rencontrent les autorités politiques. Jusqu’ici les élus municipaux ont collaboré à des projets dans plus de 23 villes de 10 États de l’Inde (dont Mumbai et Delhi!).

Les enfants ont vaincu les réticences de leurs parents, ces derniers étant convaincus que jamais personnes ne se préoccuperaient d’eux, puis le scepticisme des élus municipaux qui, au départ, ne voyaient pas ce que les enfants pourraient leur apprendre. Et les projets ont vu le jour!

Les enfants définissent rapidement des priorités d’hygiène du milieu mais aussi le besoin en espaces de jeux sains et sécuritaires.

Ainsi, dans le premier bidonville que j’ai visité, les enfants ont identifié un terrain vague qui servait de dépotoir et où les résidents faisaient leur besoins à l’air libre (cette réalité est un des premiers enjeux de santé publique en Inde). On imagine facilement l’impact d’un tel lieu sur la santé des gens.

Les enfants ont exigé à l’été la construction de toilettes communautaires et ont exigé de la Ville que le dépotoir soit transformé en terrain de jeux pour eux.

J’ai vu les toilettes qui y ont été construites cet automne et le terrain a été complètement nettoyé le 14 novembre, Jour de l’Enfant en Inde. D’ici trois mois, la Ville installera les jeux que les enfants ont demandés. Voici ce dont a l’air le terrain aujourd’hui. On m’a promis de m’envoyer les photos du terrain de jeux lorsqu’il sera réalisé. Les murs seront peints et on y aménagera aussi un espace pour que les enfants puissent jouer au cricket. À leur demande également.

Puis nous sommes allés dans un autre bidonville où les enfants commençaient à peine leur démarche de planification. Il y avait là une bonne vingtaine d’enfants qui m’attendaient dans la salle où ils se réunissent pour travailler à leur projet. Ils avaient entre 3 et 16 ans. Ils voulaient répondre à mes questions une fois qu’ils se sont présentés. Entre autres choses, je leur ai demandé ce qui les rendaient fiers. Une des enfants (les filles assurent un grand leadership dans ces groupes d’enfants) m’a répondu qu’elle était fière non seulement de travailler pour elle mais aussi pour celles et ceux qui sont plus jeunes.

Nous avons échangé ainsi (grâce à une interprète…) pendant presqu’une heure. Les enfants ont sorti leurs travaux et me les ont présentés. Ils m’ont expliqué leurs priorités obtenus après de grandes discussions et l’atteinte de consensus (pour que ce ne soit pas seulement les priorités des plus vieux qui soient choisies).

Et ils m’ont demandé de venir voir leur première réussite: six toilettes communautaires entièrement neuves qui sont utilisées depuis deux jours seulement. Et ils ont commencé leurs travaux collectifs cet automne…

Partout sur la planète, dans les pays les plus pauvres, il existe ce genre de projets. Ce n’est évidemment qu’un autre exemple de ce travail qui se fait pour faire reculer la pauvreté grâce aux initiatives locales, comme ici, et grâce au financement accordé par les grandes organisations internationales dont trop de gens contestent l’efficacité.

Depuis 2013, Humara Bachpan a travaillé avec plus de 135 000 enfants Indiens. Certains d’entre eux ont été invités à présenter leurs projets à Lima, au Pérou lors de la grande Conférence Habitat de l’ONU. L’ONG a déjà, et malgré son jeune âge, reçu plusieurs prix prestigieux.

Je retiendrai deux choses de ces rencontres d’aujourd’hui: la fierté dans les yeux d’enfants parmi les plus pauvres de l’Inde devant six installations sanitaires démontrant leur capacité à changer leur monde et l’exemple puissant que sont ces enfants dans un monde dont nous nous convainquons trop rapidement que nous ne pouvons pas le changer.

17 commentaires sur “Quand les enfants changent leur monde

  1. Avatar de Dominique Dominique dit :

    Je m’étonnaIs depuis longtemps d’une sorte d’impasse dans la narration de ton blog qui ne décrivait que brièvement la pauvreté extrême de certaines catégories de la population indienne,ce qui est pour les néophytes une réalité quasi clichée. Aujourd’hui tu m’as bouleversée. Je suis plus qu’admirative. J’adore ton blog tu le sais, mais il vient de prendre pour moi une dimension qui transcende le journal de voyage et j’en t’en remercie. Il en va de même pour notre amitié, car cette rencontre avec ces enfants qui t’entourent joyeusement, c’est d’abord ton initiative.

  2. Avatar de Inconnu Anonyme dit :

    Bravo Denis pour ton extraordinaire implication auprès de ces jeunes!

  3. Avatar de Marielle Vigeant Marielle Vigeant dit :

    Comme je te reconnais, généreux, sensible, ouvert aux autres, qui ne perd pas une occasion de joindre l’utile à l’agréable. Ton bonheur est visible au milieu de tous ces enfants et ce texte que j’ai lu et relu est très touchant et émouvant et confirme que quand on prend les moyens, rien n’est impossible…… même pour des besoins primaires.

  4. Avatar de Lucie Levesque Lucie Levesque dit :

    Moi aussi je suis touchée ce matin de te lire Denis. Merci de nous partager ces initiatives positives, c’est la plus belle nouvelle de l’année à ce jour et j’en ai les larmes aux yeux, des larmes de gratitude. Om Shanti Om
    Lucie

  5. Avatar de Yves Salvail Yves Salvail dit :

    Denis, je sais que tu attendais cette journée et ces rencontres avec beaucoup de fébrilité et d’enthousiasme. Clairement il semble que tes attentes aient été comblées!
    Ce que je retiens, c’est qu’il n’est jamais trop tôt pour s’impliquer (3 ans – faut le faire!) et qu’il ne faut pas sous-estimer la capacité des enfants à cerner les enjeux et à contribuer au mieux-être de tous.

    Peut-on s’en inspirer ici au Québec? Dans le grand chantier de revisite de l’école, serait-il temps d’y impliquer les principaux acteurs?

    Pour reprendre le commentaire de Dominique, moi aussi je vibre à lire ton carnet de voyage, mais cette entrée dépasse toutes les autres!

  6. Avatar de Sylvie Desjardins Sylvie Desjardins dit :

    Mon beau Denis,
    Tu ne cesseras jamais de me surprendre et chacune de ces images et de tes commentaires me rappellent combien je suis privilégiée de t’avoir dans ma vie.

    Je suis en train de lire tes carnets en rafale car le temps m’a manqué la dernière semaine. Je te raconterai.

    Merci de ces partages qui nous réchauffent pendant ces froids extrêmes que nous vivons!

    Ici tout se passe à merveille! Je passe une très belle période des fêtes avec mon amoureux! Je me fais une priorité de te donner des nouvelles dans les prochains jours!

    Belles bises!

  7. Avatar de alxlamarre alxlamarre dit :

    Denis, un grand merci d’avoir partagé ce moment avec nous, lecteurs. Vraiment inspirant et touchant! J’ai hâte d’échanger avec toi à ton retour.

  8. Avatar de Véronique Massé Véronique Massé dit :

    Vraiment inspirant! Merci Denis.

  9. Avatar de Johane Michaud Johane Michaud dit :

    Wow!

    Merci Denis pour ce beau cadeau que tu nous fais.

    Cela donne de l’espoir et je t’avoue, ça fait du bien.

    Prends soins de toi et au plaisir de te revoir bientôt.

    Johane

  10. Avatar de Marie- Françoise LACARIN Marie- Françoise LACARIN dit :

    Bonjour Denis

    Quelle belle surprise! j’avais pris du retard dans la lecture de ton carnet de voyage…après m’être délectée de la balade avec ton guide Faizan, où déjà je me disais: rien de tel que la jeunesse qui témoigne de la fierté d’habiter un territoire pour le faire découvrir … J’arrive sur cette page extraordinaire qui témoigne de l’engagement des enfants et de leur capacité à faire bouger les choses, à donner du sens à leur quotidien …pour peu qu’on leur en donne la possibilité!
    J’en ai des étoiles plein les yeux.
    Cela devrait nous questionner sur nos pratiques, notre manque d’empressement à créer les conditions pour que chacun prenne son destin en main.. et si c’était ça faire de la politique.
    Je vais faire lire ton témoignage aux jeunes de mon conseil municipal, je suis sûre qu’ils vont aimer!
    Je « bénis » le jour où tu es venu assurer le rôle de grand témoin de notre colloque sur le Vivre Ensemble! Merci, mille fois!

    A très bientôt, j’espère.

    Marie Françoise

    • Avatar de Denis Marion Denis Marion dit :

      Marie-Françoise, comment te remercier pour ton amitié? Et je suis d’accord avec toi. Comment contribuer à ce que les gens, à tous âges, soient les acteurs de leur propre vie. On devrait faire un colloque là-dessus! À Cressanges où à Massueville? Amitiés.

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