L’adoption du « Citizenship Amendment Act » provoque des tensions

J’ai hésité avant de rédiger ce texte. Certains d’entre vous, en commentaires ou par courriel, m’ont fait part de leurs inquiétudes pour ma sécurité, compte tenu de la situation très tendue dans le pays et de ce que rapportent les nouvelles. Personnellement, je ne me suis pas trouvé dans des zones sous tension, pratiquement toutes les manifestations et violences étant très localisées, sauf peut-être en Assam où les mesures d’urgences ont été déclarées par l’armée et où un couvre-feu a été imposé. Mais je trouvais intéressant de faire le point d’abord pour moi-même, afin d’y voir plus clair. Je vous partage ainsi, très humblement, ma lecture, sûrement incomplète, de la situation.

Depuis déjà quelques semaines, de nombreuses manifestations, parfois violentes, se déroulent dans plusieurs villes du pays. On dénombrait hier 18 morts et des milliers de personnes emprisonnées. Mais il ne s’agit pas d’une histoire simple car certains manifestent contre la nouvelle loi, qu’on appelle ici CAA, une loi qui modifient les modalités d’accession à la citoyenneté indienne pour les personnes ayant trouvé refuge dans le pays avant 2014, alors que d’autres, au contraire manifestent en sa faveur.

Le gouvernement indien est issu du BJP (Bharatiya Janata Party, le parti indien du peuple) porté au pouvoir en février 2014 et réélu en mai dernier, majoritaire au Lok Sabha, la chambre basse du Parlement indien. Depuis 2014, le premier ministre est Narendra Modi, un ancien Chief minister du Gujarat, personnage controversé qui a même été interdit d’entrée aux États-Unis pendant plusieurs années à cause du rôle qu’il aurait pu jouer dans le massacre de musulmans en 2002 dans son État.

En Inde, il y deux grands courants politiques qui s’affrontent depuis avant même l’Indépendance en 1947. Le premier est représenté par le Indian national Congress, le parti du Mahatma Gandhi et de Jawarhalal Nehru, le tout premier ministre indien et patriarche d’une lignée de premiers ministres dont sa fille Indira et son petit-fils, Rajiv Gandhi. Encore aujourd’hui, ce parti, très mal en point et diminué à la suite de sa défaite en 2014, est dirigé par la veuve de Rajiv Gandhi, Sonia. Le Congrès est un parti qui défend une vision pluraliste de la société indienne, et un État neutre vis-à-vis les différentes religions et communautés. Mais c’est aussi un parti dont la population est convaincu qu’il soit pourri par la corruption.

L’autre courant est celui incarné aujourd’hui par le BJP du premier ministre Modi. Un courant qui considère que l’Inde est d’abord un pays de religion hindoue, comme le Pakistan est un pays de religion musulmane. On a donc au gouvernement, des nationalistes hindous qui ont une plate-forme politique nationaliste hindoue et populiste.

Le premier mandat du BJP a d’abord été économique et visait à prendre des actions permettant de poursuivre la croissance très forte vécue par le pays depuis un peu plus de 10 ans; probablement pour lui permettre d’asseoir sa crédibilité sur la scène internationale et favoriser ainsi sa réélection.

Réélus en mai dernier, le premier ministre et son gouvernement ont pris rapidement une toute autre direction, beaucoup plus politique, et beaucoup plus proche de leurs racines nationalistes hindoues, au moment où la croissance économique ralentit et que les insatisfactions augmentent dans la population.

La promotion du nationalisme hindou, par des actions très concrètes et à grandes répercussions médiatiques, vise à regrouper autour de lui les appuis d’abord de ses partisans mais également de tous ceux qui s’inquiètent de l’influence du Pakistan musulman et qui demeurent critiques de la vision plus pluraliste du pays, promue entre autre par le Parti du Congrès. Deux décisions récentes du gouvernement Modi sont des exemples probants et très médiatisés, dans le pays et à l’international, de ce changement de cap. D’abord le changement de statut, par l’abolition d’un article de la Constitution indienne, du Jammu et Cachemire à majorité musulmane. Une partie du territoire de cet État du nord de l’Inde fait encore aujourd’hui l’objet d’un litige avec le Pakistan voisin, soupçonné de soutenir le terrorisme dans la région. Le second est l’adoption du CAA, cette loi qui modifie l’accession à la citoyenneté indienne.

La loi, adoptée il y a deux semaines, prévoit que toute personne, hindoue, bouddhiste, jaïn, sikh, parsis ou chrétienne arrivée au pays avant 2014 et ayant quitté l’Afghanistan, le Pakistan où le Bangladesh, pourra légitiment demander et obtenir la citoyenneté indienne par naturalisation; ce qui, par contre, n’est pas accordé aux musulmans.

Les premières réactions sont venues de l’Assam, dans le Nord-est du pays et où j’étais l’an dernier à peu près à pareille date, dont la majorité de la population n’est traditionnellement ni musulmane ni hindoue. Cette majorité est plutôt composée d’un très grand nombre de tribus locales. On parle plus de 40 langues différentes en Assam. Les manifestations étaient le fait, justement, de militants assamais qui dénonçaient l’octroi de la nationalité aux Hindous installés en Assam. De plus, le nouveau Registre national des citoyens obligent tous les citoyens indiens à prouver, documents à l’appui, leur ascendance indienne, ce qui a exclu plus de 1,9 millions de personnes en Assam, souvent des gens de ces tribus, très pauvres et démunis, incapables de les fournir.

La deuxième série de manifestations, toujours en Assam, a été organisée par des militants hindous qui défendent exactement l’inverse.

Puis Delhi s’est enflammée. Des milliers de étudiants musulmans ont pris la rue pour dénoncer cette loi qui, pour eux, fait des musulmans des personnes de deuxième ordre. Les forces de l’ordre sont intervenues et ont cherché à réprimer ces manifestations qui ont malheureusement tourné à la violence. On compte plusieurs morts et la police se défend en disant qu’elle n’a pas ouvert le feu. Des milliers de personnes ont été placées en état d’arrestation.

Des manifestations ont également été organisées, tant par ses détracteurs que par ses promoteurs, dans plusieurs autres villes, créant beaucoup d’émois et de la violence, dont à Bengaluru.

La situation actuelle est la première vraie controverse qui ébranle le gouvernement de Narendra Modi. Une controverse qui remet à l’avant-plan le débat entre ceux qui défendent une société pluraliste et ceux qui se font les promoteurs d’une vision plus hindoue du pays.

Plusieurs groupes ont commencé à prendre position contre la loi, comme les juristes ou les professeurs de droit. Même l’arrière-petit-fils du Mahatma Gandhi a dénoncé la loi, hier. Comme cela est souvent le cas en Inde, certaines stars du cinéma indien sont aussi sorties publiquement pour ou contre la loi.

Politiquement, les choses sont aussi difficiles pour le BJP qui a perdu plusieurs élections partielles ou élections générales dans quelques États depuis mai dernier. Encore hier, au Jharkhand, le BJP, au pouvoir avant le déclenchement des élections dans cet État, a été défait par une coalition de partis à laquelle participe le Parti du Congrès. Le BJP a également perdu les élections municipales qui se tenaient cette semaine dans l’État du Chhattisgarh.

Le principal argument des opposants à la loi, et ce qu’on reproche avec vigueur au premier ministre, est qu’elle divise le pays.

Le débat n’est pas terminé et, pour l’instant, le gouvernement campe sur ces positions. On annonçait, aujourd’hui même des sommes importantes octroyées pour renforcer le registre national des citoyens. Les questions liées à ce registre pourraient bien être le prochain objet d’affrontements.

4 commentaires sur “L’adoption du « Citizenship Amendment Act » provoque des tensions”

  1. Avatar de Inconnu Anonyme dit :

    Merci pour toutes ces explications! Ça nous aide à mieux comprendre…Mais attention à toi!

  2. Avatar de Gilles Gilles dit :

    Merci Dénis. C’est très instructif!

  3. Avatar de Marie-Françoise LACARIN Marie-Françoise LACARIN dit :

    Merci Denis, c’est la première fois que je lis une explication de la situation aussi claire et aussi intéressante sur ce qui se joue dans cet immense pays.
    J’espère que tu garderas de ce Noel 2019 de beaux souvenirs. Finis bien l’année à parcourir ce pays que tu sembles avoir adopté ..Merci encore de nous faire partager tes belles rencontres . Ils sont magnifiques les amis du petit matin !

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