Sans haine, sans colère

Prakash a 16 ans, fiancée mais pas encore mariée et du jour au lendemain, elle qui vivait une vie agréable avec son père, la nouvelle femme de son père, sa mère étant décédée en lui donnant naissance, ses demi-frères et ses demi-sœurs, se retrouve dans un camp de réfugiés dans un environnement qui lui est totalement étranger.

Nous sommes en 1947 et les Britanniques, en annonçant leur départ de l’Inde, décident de diviser leur empire en deux pays. Ainsi naissent le Pakistan, à majorité musulmane, et l’Inde, à majorité hindoue. Leur cadeau de départ fera près d’un million de morts, la plupart violemment, et plus de 12,5 millions de déplacés, musulmans et hindous, qui quitteront un des nouveaux pays pour l’autre.

Sentant la pression monter, le père de Prakash l’a pressée de quitter rapidement pour se rendre dans la famille de son promis, du côté indien, dans ce qui est aujourd’hui l’Himachal Pradesh, l’État des Himalayas. Il lui remet de l’argent, des bijoux et de l’or et elle partit avec ses jeunes frères et sœurs. En route, on lui déroba une partie de sa fortune.

Elle réussit à traverser la nouvelle frontière mais fut immédiatement dirigée vers un camp de réfugiés. Habituée à une certaine aisance, elle eut faim. Pour faire image, elle racontera à sa petite-fille Gaytri que les lentilles qu’on lui donnait à manger équivalaient à celles qu’on donnait chez elle aux chevaux pour les nourrir.

Elle appris que son père, qui souhaitait liquider ses affaires avant de quitter, avait été assassiné d’un coup de couteau dans le ventre. Elle se retrouvait loin de chez elle, seule et complètement démunie.

Elle réussit à reprendre contact avec son promis, un jeune militaire qui avait été basé dans la région d’où elle venait. Dans leur village d’Himachal Pradesh, ce jeune homme et son père subissaient de fortes pressions pour que le mariage soit annulé; cette jeune fille sans le sou devenait un parti beaucoup moins intéressant. Mais le père et le fils ne cédèrent pas, au contraire, considérant de leur devoir de respecter la parole donnée et de ne pas abandonner cette jeune femme maintenant en danger.

Gaytri a appris l’histoire de sa grand-mère, de qui elle était très proche, quand elle avait une douzaine d’année, au moment où à l’école on donnait un cours sur la période de l’Indépendance de l’Inde et de la Partition. Presque par hasard, d’ailleurs, parce qu’en faisant autre chose, sa grand-mère lui demanda ce qu’elle apprenait à l’école à ce moment-là. La discussion s’en suivit. Mais ce n’est que des années plus tard que Gaytri réalisa pleinement ce que cette période avait pu signifier pour une jeune femme de cet âge.

Prakash, vivant la tragédie des réfugiés, avait quand même la chance de se trouver une nouvelle famille qui l’accueillit avec empressement. C’est son beau-père qui, lors de son mariage, accomplira les responsabilités d’un père. Gaytri, qui a connu son arrière-grand-père, décédé à l’âge vénérable de 92 ans, en parle avec beaucoup d’affection. Il était éduqué, avait travaillé à la modernisation de son village, Nangal. Il avait favorisé la création d’une école, d’un dispensaire, avait contribué à la réalisation d’une route menant au village et il agissait comme écrivain public, aidant ses concitoyens à rédiger des lettres ou à remplir les documents officiels. Gaytri se souvient de lui, attendant le premier bus, celui qui apportait les journaux le matin, puis allant prendre son chai et son petit déjeuner en lisant les dernières nouvelles.

Prakash fera de même, lisant les journaux, s’intéressant aux affaires, consacrant du temps à la lecture et à l’éducation de ses enfants sans faire de différence entre ses filles et ses garçons.

Gaytri a acquis le goût de la lecture avec sa grand-mère en prenant des livres dans la belle bibliothèque héritée de son arrière-grand-père. « Je me revois, assise sous le manguier, avec un livre » dit Gaytri.

Sa grand-mère était une femme forte, aujourd’hui elle aurait fait des études et occupé des fonctions importantes, Gaytri en est certaine.

Son admiration pour sa grand-mère n’a pas de limite. Une femme qui lui disait que personne, personne ne devrait vivre ce qu’elle a vécu jeune fille. Admirative devant la force de caractère de sa grand-mère, Gaytri me disait qu’elle n’avait ni haine, ni colère. « No hate, no anger ». Elle s’en souviendra toujours.

Gaytri est la propriétaire du Homestay où je loge à Bikaner. C’est au hasard d’une conversation avec cette femme sympathique au petit déjeuner que nous avons parlé de sa grand-mère. Un échange riche et émouvant.

Depuis j’ai aussi appris que le mari de Gaytri est un Rathore Singh, de la même famille que la famille royale de Bikaner. Décidément…

Parlons dromadaires

Bikaner est dans le désert du Thar, ce vaste désert au nord-ouest du Rajasthan. Il y a ici une culture du désert et… des dromadaires.

Ces animaux sont présents dans la ville, on en voit régulièrement, agissant comme bêtes de somme.

Ils ont aussi contribué à l’histoire et à la fierté de Bikaner. Dès le 15ième siècle, le royaume de Bikaner disposait de brigades des dromadaires. À la fin du 19ième siècle, notre ami le Maharaja Ganga Singh a proposé aux britanniques la création d’une telle brigade. Ce qui fut accepté et amena Ganga Singh à participer avec son Bikaner Camel Corps à plusieurs guerres ou expéditions, dont la Guerre des Boxers en Chine, en 1900, et la première Guerre mondiale. La brigade participa également à la Deuxième Guerre mondiale, toujours avec Ganga Singh à sa tête.

L’Indépendance de l’Inde en 1947 amènera des changements et la brigade sera définitivement dissoute en 1975.

À Bikaner on peut aussi visiter le National research center on camel, un immense campus où on fait de la recherche sur différents aspects de la vie des dromadaires. On apprend ainsi qu’il existe en Inde plusieurs races de dromadaires qui ont chacune leurs caractéristiques et leurs avantages. Certes dromadaires sont de meilleures bêtes de somme, capables de gros travaux, d’autres sont des dromadaires qui donnent un excellent lait avec de grandes qualités nutritives, d’autres encore sont d’excellents coursiers.

On évalue dans ce centre de recherche les vertus médicinales du lait de dromadaire, on travaille au contrôle des maladies propres à cet animal, on cherche à améliorer la reproduction et à mieux comprendre la capacité d’adaptation de l’animal à différents milieux arides ou semi-arides.

Sur place, on peut goûter à différents produits réalisés avec le lait de dromadaire, dont un excellent kulfi, la crème glacée indienne.

Il y a 342 animaux à la ferme du centre de recherche. Tous plus charmants et attachants les uns que les autres.

Et, j’oubliais, certaines activités du Camel Festival, qui aura lieu les 11 et 12 janvier, commencent ce soir!

Bikaner

J’avoue, j’ai eu dès l’arrivée un coup de cœur pour cette ville. Les portes dans les fortifications de la ville, les statues de maharadjas chevauchant leurs montures, la vie trépidante d’une ville animée et le quotidien, simple et sympathique, tout cela rend Bikaner intéressante et agréable.

Le Fort de Junagarh

Ce fort, construit à même le sol et non pas sur un promontoire comme on l’a vu ailleurs au Rajasthan, est simplement magnifique, à l’image du rôle que les maharadjahs de Bikaner ont joué dans l’histoire de l’Inde.

Très habiles, les maharadjas de Bikaner ont toujours su se concilier les faveurs des plus puissants qu’eux. Ils ont été très près des empereurs moghols puis des britanniques.

Un de ces grands maharadjas fut Ganga Singh Bahadur qui règna de 1888 à 1943.

Il pris part à quatre guerres avec les britanniques et fut un des signataires du Traité de Versailles qui mît fin à la Première guerre mondiale. Il déclara d’ailleurs qu’un traité aussi dur pour le perdant ne pourrait jamais favoriser une paix durable.

Sous son règne, Bikaner devint un État moderne, joueur clé dans la région, participant à la création de l’Assemblée des princes, créée par les Britanniques comme organe consultatif. Son fils, le maharadja Sadul Singh, qui régna de 1943 à 1949, contribuera à l’intégration des États princiers à l’Inde indépendante et à l’union des États princiers rajputs qui donnera l’État du Rajasthan que nous connaissons aujourd’hui.

Le palais est très agréable à visiter. Le goût des maharadjas pour l’art se constate dans chacune des pièces.

Ce trône est la plus ancienne pièce appartenant à la famille royale de Bikaner. Tous les maharadjas qui se sont succédés à Bikaner se sont assis sur ce trône du 12ème siècle.

JNU

Depuis les derniers jours, les journaux suivent de près l’enquête que mène la police de Delhi pour trouver les coupables d’une attaque menée par des fiers à bras armés de barre de métal sur des étudiants et des professeurs de la Jawaharlal Nehru University, JNU. Une trentaine de personnes ont été grièvement blessées et une des victimes est la présidente de l’association étudiante de cette université.

L’attaque s’est déroulée en plusieurs vagues mais ce sont celles qui se sont passées en soirée dans les résidences étudiantes qui ont fait le plus de victimes. Heureusement, on ne compte pas de morts. Mais toutes les victimes ont été transportées à l’hôpital. D’ailleurs les fiers à bras se sont même attaqués aux ambulances qui transportaient les victimes.

De nombreuses questions restent sans réponse actuellement. Qui sont ces fiers à bras? Qui les a commandité? Comment se fait-il que les policiers n’ont pas répondu aux appels à l’aide qui leur étaient lancés dès la première attaque vers 16h30? Pourquoi ont-ils attendu trois heures avant de pénétrer sur le campus de l’université? Pourquoi l’université n’est-elle intervenue qu’en soirée pour demander formellement l’aide de la police? Pourquoi les policiers ont-ils interpellé les victimes plutôt que les assaillants? Pourquoi n’ont-ils pas entrepris de recherches immédiatement pour débusquer les assaillants?

Alors que des centaines de photos des assaillants ont été prises par les étudiants attaqués et remises à la police, aucune arrestation n’a encore eu lieu.

JNU est une des deux universités les plus prestigieuses de l’Inde. C’est une université de sciences sociales, les professeurs et les étudiants sont plutôt à gauche. C’est une des universités dont sont issus plusieurs leaders de la société indienne.

Le étudiants de cette université sont très actifs dans la lutte au CAA, la loi sur la citoyenneté.

On crains que cette attaque armée soit le fruit de certains militants du BJP, le parti au pouvoir en Inde. Pour l’instant, une vague organisation hindouiste radicale semble revendiquer l’attaque, mais les commentateurs croient que ce serait une diversion pour éloigner les recherches du BJP.

Le vice-chancelier de l’université, l’équivalent du recteur, a déclaré hier qu’à son avis l’attaque était le fait de l’association étudiante qui voulait se poser en victime. Son commentaire a soulevé l’indignation, et devant l’incapacité de l’université de protéger ses étudiants, professeurs et étudiants demandent sa démission.

À travers le pays, dans plusieurs universités, les étudiants manifestent leur appui à ceux de JNU. De nombreuses stars de Bollywood sont également intervenus publiquement pour dénoncer la violence. Une des plus grandes vedettes du cinéma indien, Deepeka Padukone s’est même rendue sur le campus de JNU pour rencontrer les étudiants. Une présence fortement médiatisée, on s’en doute.

Le BJP a émis un communiqué dénonçant l’attaque en ajoutant que les universités devraient être à l’abri de la politique et se consacrer à l’éducation. Plusieurs y ont vu une menace.

Jaisalmer-Bikaner

Une autre ville, un autre royaume.

Bikaner est à 350 kilomètres au nord-est de Jaisalmer et à 250 km au nord de Jodhpur. Elle est, comme Jaisalmer, dans le désert du Thar et sur le chemin des grandes caravanes de la Route de la soie. C’est le second fils du rao Jodha Rathore, fondateur de Jodhpur, qui est venu créer Bikaner au 15e siècle. La ville a prospéré mais même après la fermeture de la frontière avec le Pakistan, la ville a poursuivi son essor. Elle compte aujourd’hui plus de 650 000 habitants.

Il a fallu six heures de train à partir de Jaisalmer pour arriver à Bikaner. Mais on sortant de la zone de la gare de Largarh Junction, malgré le froid et la fatigue, on est immédiatement séduit par la ville.

Il semble que la vieille ville a conservé son caractère médiéval malgré le tourisme, qui d’ailleurs n’est pas la première industrie de la ville, contrairement à Jaisalmer qui en est dépendante. Au cœur de la ville, ici aussi s’élèvent les fortifications avec au cœur le fort Junagarh, ancien palais des maharadjas de Bikaner.

Les gens d’ici sont aussi très fiers de leur gastronomie locale. Il faudra y voir!

La visite commence dès demain matin.

Jaisalmer, le désert du Thar et les dunes de sable

La ville est une vraie ville du désert. Poussiéreuse et sèche. Il tombe en moyenne 250mm de pluie par année, ce qui est très peu. À Montréal, les précipitations s’élèvent à 790 mm de pluie annuellement et 210 cm de neige.

Le désert du Thar est à l’est du Rajasthan, à la frontière du Pakistan. Il fait 200 000 km2.

À une trentaine de kilomètres à l’est de Jaisalmer, des dunes de sable se sont formées dans le désert et sont devenues une des attractions touristiques de Jaisalmer. Des dizaines d’établissements offrent des nuitées dans des tentes, des safaris en jeep (dérangeants et bruyants) et des randonnées à dos de dromadaire.

Si on a vu Merzouga, au Maroc, et si on y a passer des heures dans le silence des dunes à se laisser bercer par rythme lent des longs pas du vaisseau du désert, on peut considérer que les dunes de Jaisalmer ne sont pas très importantes. Mais c’est beau, ce sable doré.

Et un dromadaire, je ne sais pas pourquoi, c’est sympathique…

Les Havelis de Jaisalmer

Une haveli est une riche demeure, presqu’un petit palais, propriété d’officiels royaux ou de riches marchands. Jaisalmer est réputée pour les sculptures de pierre de certaines de ses havelis.

Patwon-Ki Haveli est en fait un groupe de cinq havelis construites par de riches marchands jaïns au début du 19e siècle, alors que Jaisalmer profitait pleinement de sa localisation sur la Route de la soie. La beauté de la sculpture de pierre est indéniable. De la vraie dentelle.

Aujourd’hui, une des havelis a été transformée en musée; trois sont à toutes fins utiles abandonnées et une dernière est toujours habitée.

Dans la section musée, on a reproduit l’intérieur d’une haveli pour montrer comment vivaient ces riches marchands.

La salle à manger et le temple de Ganeshâ.

Le salon, avec ses meubles en argent massif.

La salle de jeu et de repos.

Les motifs de certains plafonds en bois ou ceux des portes sont simplement agréables à admirer.